par Aics-sr | Mar 25, 2026 | Moments d'histoire, Uncategorized
Création aux Armées d’un nouveau système de consultation de fichiers nominatifs
Nouveau fichier secret défense pour la DGSI
Un nouveau système de consultation automatique de plusieurs fichiers nominatifs va être mis en œuvre au sein du ministère des Armées.
Un décret du 24 février 2026, publié ce mercredi au Journal officiel (JO), crée un système centralisé de mise en relation de plusieurs fichiers nominatifs, dans le cadre des enquêtes administratives sur les personnels civils et militaires. La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) se voit chargée de la gestion de ce système baptisé « Automatisation de la consultation centralisée de renseignements et de données du ministère de la Défense » (ACCReD-Mindef). Ce système constitue le pendant du système ACCReD mis en œuvre par le ministère de l’Intérieur depuis 2017.
Accès facilité à plusieurs fichiers
Il permettra à la DRSD de mettre en relation plusieurs fichiers pour vérifier si une personne destinée à travailler au ministère des Armées ou à y accéder temporairement, y figure. Le décret cite notamment le fichier de Traitement d’antécédents judiciaires (TAJ) et le Fichier des personnes recherchées (FPR). Sont cités également le Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), ou le fichier Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et des intérêts nationaux (Cristina) de la DGSI.
« Dans la limite du besoin d’en connaitre »
Le décret fixe par ailleurs les catégories de données personnelles qui peuvent figurer dans ce traitement automatisé. Elles pourront s’y trouver pendant cinq ans maximum. Le texte détermine aussi les personnels autorisés à y accéder « à raison de leurs attributions et dans la limite du besoin d’en connaitre ». Il y aura donc les agents de la DRSD, « individuellement désignés et spécialement habilités par le directeur du renseignement et de la sécurité de la Défense ».
Pourront également accéder à ACCReD-Mindef, les cinq gendarmeries spécialisées (article R. 3225-5 du code de la défense). Il s’agit de la Gendarmerie maritime (GMar), de la Gendarmerie de l’Air et de l’espace (GAE), de la Gendarmerie des transports aériens (GTA), de la Gendarmerie de l’Armement (GArm) et de la Gendarmerie de la sécurité des armements nucléaires (GSAN). Là encore, les personnels concernés devront se voir « individuellement désignés et spécialement habilités par le directeur général de la Gendarmerie nationale ».
L’avis de la Cnil
Le JORF de ce mercredi publie également la délibération de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil). Elle demande de « réactualiser régulièrement les mesures de sécurité encadrant le traitement ».
Nouveau fichier secret défense pour la DGSI
Deux décrets, parus ce mercredi au Journal officiel, mettent en place un nouveau fichier de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) de « police administrative contribuant à la prévention des atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation » (FiMPA), Le premier décret classe ce fichier secret défense. Il « dispense l’acte autorisant le traitement FiMPA de […]
Deux décrets, parus ce mercredi au Journal officiel, mettent en place un nouveau fichier de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) de « police administrative contribuant à la prévention des atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation« (FiMPA),
Le premier décret classe ce fichier secret défense. Il « dispense l’acte autorisant le traitement FiMPA de publication et prévoit que ce traitement ne peut faire l’objet d’un contrôle sur pièce et sur place de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil)« .
Le second décret , en Conseil d’Etat du 6 mai 2024, crée ce fichier de données à caractère personnel (FiMPA) mais ne publie pas son contenu.
Comme d’habitude, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) s’est contentée d’un avis laconique : « Favorable avec réserve ».
Une quinzaine de ces fichiers secrets intéressant la sûreté de l’Etat, la défense ou la sécurité publique, comme les fichiers Cristina (DGSI), DOREMI (DRM), TREX (DGSE) ou FSPRT (Uclat)
par Aics-sr | Mar 25, 2026 | Moments d'histoire

Créer des théories du complot : ce que les guerriers de l’information doivent savoir
24/02/2026 à 06h00
Les théories du complot jouent un rôle croissant dans les conflits modernes en influençant la manière dont les publics perçoivent la menace, la confiance et l’autorité avant même que l’action ne soit manifeste. Cet essai examine les théories du complot comme des environnements cognitifs plutôt que comme de simples recueils de fausses allégations. S’appuyant sur le modèle de la menace existentielle et un modèle politico-psychologique de la formation des croyances conspirationnistes, il explique comment ces croyances se développent, pourquoi les contre-discours échouent souvent et quels risques stratégiques les récits conspirationnistes instrumentalisés font peser sur les acteurs de la guerre de l’information.
Introduction
Durant la guerre d’indépendance algérienne, les forces de contre-insurrection françaises ont exploité une vulnérabilité psychologique au sein du Front de libération nationale (FLN) en propageant une théorie du complot. Par le biais d’une opération de désinformation baptisée « La Bleuite » , les Français ont instillé la peur de la trahison et accru le sentiment de risque parmi les révolutionnaires algériens. Selon cette théorie, les services de renseignement français avaient infiltré profondément le FLN. La suspicion s’est répandue dans les rangs, provoquant parfois l’effondrement de la confiance et de la cohésion. La menace perçue était existentielle. Si des traîtres étaient partout, l’identité et l’autorité morale du mouvement étaient menacées. Cela a entraîné une purge des rangs afin d’éliminer les traîtres. De nombreux révolutionnaires, pourtant loyaux, ont été persécutés et assassinés. Cette stratégie a affaibli le FLN plus efficacement qu’une action militaire directe. Elle a réussi car elle a exploité les peurs existantes, transformé l’incertitude en intention hostile et imposé un coût social et opérationnel à la scepticisme.
Pour les spécialistes de la guerre de l’information, la leçon est claire : les théories du complot peuvent être instrumentalisées comme une arme informationnelle si elles sont bien construites. Elles émergent lorsque l’incertitude persiste, et l’incertitude est omniprésente en temps de guerre. Il est crucial de comprendre cela, car les théories du complot peuvent influencer l’interprétation des événements avant même qu’une action visible ne se produise. Elles façonnent ce qui paraît plausible. Elles déterminent quelles sources sont jugées fiables et lesquelles sont écartées. Elles désignent des ennemis par avance et attribuent une responsabilité morale avant même que les faits ne soient connus. Au moment où la violence, les manifestations ou la mobilisation éclatent, le travail d’interprétation est déjà accompli. Les actions sont alors perçues comme défensives plutôt qu’agressives. Les décisions semblent nécessaires plutôt que choisies. Pour les spécialistes de la guerre de l’information, cela signifie que l’influence se décide souvent en amont, au niveau de la formation des croyances, et non au moment de la crise.
Cet essai ne propose pas de conseils tactiques sur le déploiement de récits conspirationnistes ; il explique plutôt le fonctionnement de tels systèmes de croyances, leur efficacité et les risques qu’ils présentent lorsqu’ils sont utilisés comme outils d’influence dans les conflits modernes. Il offre cependant aux praticiens des pistes d’action directe. Par exemple, les théories du complot ne sont pas diffusées au public au moment des prises de décision. Elles sont cultivées en amont, en façonnant l’interprétation des notions de menace, de confiance et d’identité au fil du temps. Cela exige une attention particulière à l’environnement opérationnel et aux vulnérabilités existantes, propices à l’exploitation. L’influence efficace s’exerce en amont, avant que les revendications ne soient stabilisées et que les camps ne soient désignés. Pour expliquer ce mécanisme, la discussion se tourne maintenant vers deux cadres théoriques complémentaires relatifs aux théories du complot. Le premier est le modèle de la menace existentielle (MME), et le second, ce que l’on peut appeler le modèle de formation des croyances conspirationnistes. Ensemble, ils montrent comment les théories du complot peuvent être délibérément cultivées sans recourir au spectacle, à la manipulation de masse ou à la propagande centralisée.
Modèle de menace existentielle
Le modèle ETM ( Evolutionary Tapping Model) spécifie cinq éléments structurels, issus de la psychologie évolutionniste, qui doivent être présents pour qu’une théorie du complot se forme et persiste. Ensemble, ils expliquent pourquoi certains récits se transforment en croyances conspirationnistes tandis que d’autres restent de la simple propagande ou rumeur. Ce modèle a été appliqué directement à l’analyse de la communication stratégique et est particulièrement adapté aux contextes de guerre informationnelle. Afin d’illustrer comment les éléments de l’ETM s’appliquent à la réalité, nous nous appuierons sur un exemple concret : une cyberattaque russe contre l’entreprise technologique américaine SolarWinds , qui a donné naissance à une théorie du complot. Lors de cet incident, les Russes ont inséré un code malveillant dans une mise à jour logicielle de routine de SolarWinds, permettant ainsi à des agences gouvernementales et des entreprises privées d’accéder clandestinement à leurs systèmes pendant des mois avant d’être détectés. La complexité technique de la brèche, la découverte tardive et le manque de transparence quant à son attribution ont engendré une incertitude prolongée. De ce fait, l’incident a alimenté des interprétations conspirationnistes, les défaillances de détection courantes, les divulgations incomplètes et le manque de coordination inter-agences étant présentés comme des preuves de coopération cachée, de tolérance ou d’infiltration plus profonde.
Premièrement, une théorie du complot doit présenter un schéma qui semble établir un lien de causalité entre les personnes et les événements. Ce schéma n’a pas besoin d’être vrai ; il doit simplement paraître cohérent. Des événements distincts sont agencés de manière à suggérer une coordination plutôt qu’une coïncidence. Dans la guerre de l’information, cela se manifeste souvent par des chronologies, des « signaux » répétés ou un enchaînement sélectif qui sous-entend une intention délibérée. Ce schéma donne au public l’impression que le chaos cache un ordre sous-jacent. Dans les environnements informationnels modernes, les cyberincidents non résolus constituent souvent la matière première de la construction de ces schémas. La faille de sécurité chez SolarWinds a permis de relier des mises à jour logicielles de routine, de multiples agences gouvernementales et des entreprises privées au sein d’un récit unique de coordination. Des événements techniques isolés ont été interprétés comme la preuve d’un plan global plutôt que comme une compromission ponctuelle.
Deuxièmement, il y a l’attribution d’intention , selon laquelle les schémas observés seraient nécessairement le fait d’un agent agissant intentionnellement. Dans le contexte de la guerre de l’information, cela se traduit par une attribution d’intention exagérée, même en l’absence d’intention. Le public est incité à croire que les résultats négatifs sont délibérés plutôt qu’accidentels. Ces acteurs sont dépeints comme extrêmement compétents et parfaitement coordonnés. Lorsque des politiques échouent ou que des plans échouent, ces résultats sont interprétés comme des signaux intentionnels plutôt que comme des erreurs. Les revers sont expliqués par la tromperie ou la désinformation. L’erreur aléatoire disparaît des explications et est remplacée par une intention hostile présumée. Les cyberintrusions comme SolarWinds encouragent cette attribution d’intention exagérée. L’opération paraissant sophistiquée et persistante, les échecs de détection ou de réponse ont été réinterprétés comme une tolérance intentionnelle ou une coopération dissimulée. Les erreurs ont été traitées comme des signaux. Le retard est devenu une preuve de complicité.
Troisièmement, la théorie du complot doit impliquer une menace réelle pour le public ou le groupe concerné. Cette menace peut être physique, économique, culturelle ou morale. L’ETM démontre que la perception de la menace est essentielle à l’adoption de croyances. Dans la guerre de l’information, les menaces chroniques et non résolues, telles que les cyberattaques omniprésentes, sont plus efficaces qu’une attaque unique de grande ampleur. Elles entretiennent l’anxiété et focalisent l’attention. La violation a engendré un sentiment de menace chronique et persistant, plutôt qu’une crise ponctuelle. L’accès aux réseaux gouvernementaux, aux infrastructures privées et aux données sensibles suggère une exposition à long terme. Cette incertitude durable corrobore les conclusions de l’ETM selon lesquelles les menaces persistantes et peu précises sont plus déstabilisantes que les attaques isolées.
Quatrièmement, la perception d’une coalition de conspirateurs est un élément important , car toute conspiration implique la participation de plusieurs acteurs. ETM précise que le public s’attend à des alliances œuvrant de concert à un but malveillant. Ces coalitions peuvent être des États, des entreprises, des institutions ou des groupes sociaux. L’ampleur de l’alliance est un indicateur de puissance, tandis que la diversité des acteurs témoigne de son influence. Ensemble, ces éléments rendent la résistance difficile et la vigilance indispensable. SolarWinds a également favorisé la construction de récits de coalition. La complexité technique et l’envergure de l’incident ont permis de présenter aisément la faille comme impliquant des agences de renseignement, des entreprises et des acteurs politiques agissant de concert. L’étendue des institutions touchées a renforcé la perception d’une puissance et d’une influence coordonnées.
Le dernier élément est le secret . Les conspirateurs cherchent nécessairement à dissimuler leurs agissements. Le secret explique les lacunes dans les preuves et neutralise les contre-arguments. L’absence de preuve devient preuve de dissimulation. Dans la guerre de l’information, le secret discrédite également les démentis officiels par avance. Si la vérité était visible, cette théorie soutient que le complot aurait déjà échoué. Enfin, l’opacité technique de la brèche a renforcé les hypothèses de secret. L’attribution publique limitée, les évaluations classifiées et la divulgation incomplète ont fait apparaître l’absence de preuves comme une fatalité plutôt que comme un élément rassurant. Le secret n’a pas affaibli l’interprétation conspirationniste ; il l’a confortée.
Ensemble, ces cinq éléments expliquent la persistance des théories du complot. Ils imposent un ordre, désignent des responsables, amplifient la menace et excluent toute interprétation alternative. Pour les spécialistes de la lutte contre le complotisme, le modèle ETM offre un cadre d’analyse clair. Si les cinq éléments sont présents, le récit fonctionne comme une théorie du complot. S’il en manque un, il ne s’agit pas d’une théorie du complot. L’ETM explique les caractéristiques d’une théorie du complot pour qu’elle puisse s’imposer comme un système de croyances. Cependant, il n’explique pas pourquoi certains publics adoptent ces récits tandis que d’autres non. Cette vulnérabilité s’explique par le modèle de formation des croyances conspirationnistes, qui prend en compte les conditions psychologiques et sociales rendant les individus réceptifs aux explications conspirationnistes.
Modèle de formation des croyances conspirationnistes
Le modèle de formation des croyances conspirationnistes est issu de la convergence de la psychologie sociale et politique. Il stipule que cinq conditions, présentes dans l’esprit d’un individu, favorisent l’adoption de ces croyances. Dans le contexte de la guerre informationnelle, ces conditions déterminent les conditions dans lesquelles les systèmes de croyances sont les plus faciles à inculquer. La première condition est l’anxiété , qui constitue le principal point d’entrée. Les individus deviennent vulnérables lorsque l’incertitude leur paraît persistante et irrésolue. Cette anxiété n’a pas besoin d’être extrême, mais simplement continue. Dans la guerre informationnelle, elle est souvent engendrée par l’ambiguïté qui entoure les institutions, les compétences ou l’équité. L’anxiété crée un besoin d’explications, auquel les croyances conspirationnistes répondent.
La deuxième condition est l’influence sociale , car l’adoption des croyances est socialement médiatisée. En situation d’incertitude, les individus se tournent souvent vers leurs pairs pour évaluer la crédibilité. L’approbation de personnes de confiance réduit le risque perçu. Dans les contextes conflictuels, les messages véhiculés par les réseaux personnels ont plus de poids que les déclarations des autorités. Les croyances se propagent d’abord par les relations, puis par les médias. La troisième condition est la synergie , qui désigne la manière dont plusieurs signaux se renforcent mutuellement. L’anxiété, la validation sociale et la répétition interagissent. Aucun signal n’est décisif à lui seul. Ensemble, ils créent une dynamique. En pratique, des affirmations partielles, des anecdotes et des signaux moraux se combinent pour former un environnement de croyances cohérent. L’ensemble est plus fort que la somme de ses parties.
La quatrième condition est la plausibilité perçue . Les affirmations doivent paraître plausibles au regard de la vision du monde du public. Il n’est pas nécessaire de les prouver. Elles doivent s’accorder avec des griefs antérieurs, des expériences vécues ou des faits connus. La plausibilité est contextuelle. Dans la guerre de l’information, cela implique souvent de mêler des éléments véridiques à une interprétation plutôt qu’à une fabrication. La dernière condition est l’irréfutabilité : les croyances conspirationnistes sont extrêmement difficiles à réfuter. Les preuves contradictoires sont alors perçues comme de la manipulation ou de la dissimulation. L’absence de preuves est considérée comme une preuve de secret. Cela confère une grande résilience au système de croyances. Les contre-arguments peuvent renforcer l’adhésion plutôt que de l’affaiblir.
Comment les deux modèles fonctionnent ensemble en pratique
Considérés ensemble, le modèle de la menace existentielle et le modèle de formation des croyances conspirationnistes expliquent à la fois la construction et l’adoption des théories du complot. Le modèle de la menace existentielle opère au niveau narratif. Il explique comment les environnements sont façonnés pour que la menace paraisse persistante, intentionnelle et systématique. Les événements sont présentés comme coordonnés plutôt qu’accidentels. L’action est attribuée à des acteurs hostiles. Des coalitions sont identifiées et le secret est sous-entendu. Cette structure narrative rend les explications conspirationnistes plausibles plutôt qu’extrêmes. Le modèle de formation des croyances conspirationnistes explique comment les individus réagissent à cet environnement. L’anxiété augmente face à l’incertitude. Les signaux sociaux témoignent d’une préoccupation partagée. La répétition engendre la familiarité. Des éléments plausibles ancrent la croyance dans l’expérience vécue. L’impossibilité de réfuter les faits empêche le désengagement. La croyance se forme progressivement par l’interaction et le renforcement, et non par la persuasion. Ensemble, ces modèles montrent que les théories du complot se stabilisent lorsque la structure narrative correspond à une vulnérabilité psychologique. Pour les adeptes de la désinformation, l’influence s’obtient en façonnant les conditions, et non en introduisant des affirmations.
Pourquoi la contre-communication et la démystification peuvent échouer
La contre-discours contre les théories du complot peut échouer lorsqu’il cible des affirmations spécifiques d’une théorie particulière plutôt que les conditions présentes dans ce contexte. Les croyances conspirationnistes sont entretenues par un environnement interprétatif façonné par la menace, l’identité et la méfiance. Contester des faits isolés ne démantèle pas cet environnement. La contre-discours peut se révéler contre-productive en laissant entendre que les affirmations contestées revêtent une importance particulière. La démystification réintroduit également l’incertitude. En supprimant les explications intentionnelles et en les remplaçant par l’ambiguïté, les messages correctifs ravivent l’anxiété que les croyances conspirationnistes visaient à gérer. La démystification échoue d’autant plus qu’elle remet en question l’identité plutôt que les preuves. Dès lors qu’une croyance est liée à l’appartenance à un groupe, le désaccord devient une menace sociale. Les messages correctifs signalent l’autorité de l’élite et le jugement de l’extérieur, activant la défensive plutôt que la réflexion. Les efforts pour réfuter les affirmations sont alors interprétés comme une preuve de secret et de coordination. L’absence de preuves devient une preuve de dissimulation. De cette manière, la contre-discours renforce la croyance au lieu de l’affaiblir. Cela ne signifie pas pour autant que la démystification tactique est inutile ; Dans les situations où le temps est compté, il peut être nécessaire de protéger des systèmes, du personnel ou des processus décisionnels spécifiques contre tout dommage immédiat.
Perte de contrôle et dérive narrative
Les théories du complot instrumentalisées sont difficiles à contrôler une fois installées. Elles ne restent pas figées dans leur formulation ou leur intention initiales. Fonctionnant par l’interprétation plutôt que par l’instruction, leur signification est constamment redéfinie par les participants. De nouveaux acteurs apportent des explications. Des revendications périphériques deviennent centrales. Le récit s’étend et intègre des griefs sans lien apparent. Les tentatives de restreindre ou de réorienter la théorie du complot peuvent échouer car elles peuvent être interprétées comme une preuve de manipulation. Cette dérive crée un risque stratégique. Les récits conçus pour saper la confiance dans une institution spécifique peuvent se généraliser et engendrer une méfiance envers toute autorité. Les théories visant des adversaires étrangers peuvent être détournées contre des acteurs nationaux. À mesure que les croyances s’adaptent aux identités locales, leur portée augmente mais leur prévisibilité diminue. Avec le temps, le complot peut persister même après la disparition des conditions initiales. Une fois un climat de croyance établi, aucun acteur ne peut en contrôler l’évolution.
Retour de flamme et contamination domestique
Les théories du complot ne connaissent pas de frontières. Les récits diffusés à des fins d’influence étrangère se propagent souvent dans les milieux informationnels nationaux via les réseaux sociaux, les réseaux de la diaspora et les canaux d’information ouverts. Une fois intériorisées, ces croyances peuvent cibler des institutions, des responsables ou des écosystèmes médiatiques nationaux qui n’étaient pas visés initialement. Cette contamination est difficile à contenir car les récits complotistes circulent davantage par le biais de réseaux de pairs que par des voies officielles. Les répercussions sont particulièrement graves lorsque les théories du complot érodent la confiance généralisée. La méfiance reste rarement sélective : les soupçons dirigés contre une autorité s’étendent aux autres. Avec le temps, cela affaiblit la légitimité des institutions et complique la gouvernance. Pour les spécialistes de la guerre de l’information, le risque est cumulatif. Des gains à court terme contre un adversaire peuvent engendrer une instabilité durable au sein du pays. Une fois les systèmes de croyances nationaux affectés, le retour à la normale est lent et souvent incomplet.
Autodestruction institutionnelle
Le recours aux récits conspirationnistes nuit durablement à la crédibilité des institutions . Lorsque les opérations d’influence s’appuient sur la présentation des autorités comme trompeuses ou corrompues, ces représentations ne restent pas isolées. Avec le temps, le cynisme se généralise. Le public devient sceptique non seulement envers les institutions ciblées, mais aussi envers l’autorité institutionnelle dans son ensemble. Ceci érode les fondements communs nécessaires à une gouvernance, une coordination et une gestion de crise efficaces. L’autodestruction des institutions limite également leur flexibilité stratégique. Les acteurs qui s’appuient systématiquement sur des discours conspirationnistes réduisent leur propre capacité à communiquer de manière crédible lors d’opérations futures. Les messages destinés à rassurer, à apaiser les tensions ou à mobiliser peuvent être perçus comme manipulateurs. Une fois la confiance ébranlée, il est impossible de la rétablir sélectivement. Pour les spécialistes de la guerre de l’information, cela crée un paradoxe : les outils qui affaiblissent la légitimité d’un adversaire peuvent également saper la légitimité de celui qui les utilise.
Escalade sans issue
Les théories du complot, construites autour de menaces existentielles, ont tendance à s’intensifier sans limite. Dès lors que les récits présentent les adversaires comme cachés, coordonnés et moralement corrompus, tout compromis devient suspect. La désescalade est alors perçue comme une capitulation. La retenue apparaît comme dangereuse. Chaque nouvel élément est interprété comme une confirmation d’intentions hostiles, renforçant ainsi le cycle de la suspicion. Cette dynamique réduit la flexibilité stratégique. Parce que les croyances conspirationnistes transforment l’incertitude en certitude morale, elles éliminent l’ambiguïté comme ressource pour la négociation ou l’ajustement. Les positions se radicalisent. Tout revirement est considéré comme une trahison. Pour les spécialistes de la guerre de l’information, cela représente un risque majeur. Les campagnes d’influence qui s’appuient sur un discours existentiel peuvent générer une dynamique incontrôlable, enfermant les publics dans des postures de confrontation sans issue crédible.
Implications pour la communication stratégique et la résilience
Bien que cet essai ne fournisse pas de recommandations normatives, l’analyse suggère plusieurs implications pratiques. Les efforts visant à renforcer la résilience cognitive devraient privilégier la réduction de l’incertitude chronique plutôt que la correction d’affirmations individuelles, car l’ambiguïté persistante crée les conditions propices aux interprétations conspirationnistes. La communication stratégique devrait privilégier le maintien de la confiance à l’optimisation du message, car les croyances conspirationnistes se propagent par le biais des relations sociales plutôt que par les canaux officiels. Un comportement institutionnel cohérent, la transparence quant aux limites et une reconnaissance crédible de l’incertitude sont plus importants qu’une réfutation réactive. Les praticiens devraient également distinguer le confinement tactique de la prévention stratégique. La démystification peut s’avérer nécessaire dans des situations urgentes pour protéger des systèmes ou des décisions spécifiques, mais elle ne s’attaque pas aux causes profondes qui alimentent les environnements de croyances conspirationnistes sur la durée.
Conclusion
Les théories du complot comme terrain cognitif dans les conflits modernes
Les théories du complot se comprennent mieux non comme des amas d’allégations mensongères, mais comme des environnements cognitifs qui structurent le sens par le biais d’une menace existentielle perçue. Elles imposent un ordre à l’incertitude, attribuent une responsabilité aux situations ambiguës et offrent une clarté morale lorsque la confiance s’érode. Le modèle de la menace existentielle explique l’architecture narrative qui rend ces systèmes si convaincants, tandis que le modèle de formation des croyances conspirationnistes explique pourquoi les individus y sont réceptifs. Ensemble, ils montrent que les théories du complot se stabilisent grâce à la perception de la menace, au renforcement social, à la plausibilité et à l’impossibilité de les réfuter. Avant même que la violence, les protestations ou la mobilisation ne se manifestent, le terrain cognitif est déjà façonné.
Pour les spécialistes de la guerre de l’information, cela signifie que l’influence se joue en amont, au niveau de l’interprétation plutôt que des affirmations elles-mêmes. Des interventions tactiques comme la démystification peuvent rester nécessaires pour la sécurité opérationnelle immédiate, mais elles ne sauraient remplacer la construction du climat de croyances plus large dans lequel s’enracinent les interprétations conspirationnistes. Les théories du complot fonctionnent comme des environnements , non comme des messages. Elles définissent ce qui paraît raisonnable, à qui faire confiance et comment désigner les responsables. Parallèlement, elles comportent des risques importants. Une fois établies, elles sont difficiles à contrôler. Les récits dérivent, les répercussions contaminent l’opinion publique, la légitimité institutionnelle s’érode et l’escalade se poursuit sans issue. Comprendre les théories du complot importe donc moins comme un outil à utiliser que comme une caractéristique des conflits modernes. La guerre de l’information est en fin de compte une lutte pour le sens, l’identité et la légitimité. Les théories du complot révèlent comment cette lutte se déroule lorsque la menace domine la perception.
En résumé
Les théories du complot ne sont pas des anomalies marginales des conflits modernes. Elles sont des conséquences prévisibles d’environnements marqués par l’incertitude, la méfiance et un sentiment de menace existentielle. Dans ces conditions, les systèmes de croyances conspirationnistes émergent comme des outils de restauration du sens, de l’identité et de l’ordre moral. Cet essai a démontré que ces systèmes ne sont ni spontanés ni irrationnels. Ce sont des récits structurés qui s’alignent sur les vulnérabilités psychologiques et les dynamiques sociales bien avant toute action manifeste.
Pour les spécialistes de la guerre de l’information, l’idée centrale est que les théories du complot fonctionnent comme un terrain cognitif. Elles façonnent l’interprétation en amont, définissant ce que les publics considèrent comme plausible, légitime et nécessaire. Les tentatives pour les contrer par la seule correction des faits échouent systématiquement car elles ciblent les affirmations plutôt que les conditions qui alimentent les croyances. Parallèlement, les risques stratégiques liés à l’instrumentalisation des théories du complot sont considérables. Une fois diffusées, ces récits se propagent, provoquent des réactions négatives, érodent la confiance dans les institutions et s’intensifient sans issue apparente. Comprendre les théories du complot ne consiste donc pas à apprendre à les déployer, mais à reconnaître comment les environnements de croyances se forment, persistent et contraignent les choix stratégiques. Dans les conflits contemporains, l’influence se décide rarement au moment de la crise. Elle se joue plus tôt, dans la construction discrète du sens, de la perception des menaces et de la confiance. C’est là que se gagne ou se perd la guerre de l’information moderne.
par Aics-sr | Mar 25, 2026 | Moments d'histoire

Évolutions de la présence militaire russe en Syrie et des dynamiques régionales
Un an après la chute du régime de Bachar Al-Assad désormais réfugié à Moscou, le présent papier éclaire la séquence des évènements qui ont conduit à cet effondrement, et leur articulation avec le contexte géostratégique régional. Ce contexte général permet de mieux appréhender la relation évolutive entre le Kremlin et le nouveau pouvoir à Damas. Une relation qui tend à se normaliser à moyen terme, même si la présence de la Fédération de Russie pourrait, à plus long terme, pâtir du nouveau positionnement de la Syrie et des soutiens régionaux et internationaux qui l’accompagnent.
Depuis l’intervention russe en Syrie en septembre 2015, la présence militaire russe est un déterminant essentiel de l’équation stratégique syrienne. Jusqu’à novembre 2024, les forces russes constituaient à la fois une garantie sérieuse pour la stabilité de la République arabe syrienne présidée par Bachar Al-Assad et symbolisaient le retour de la puissance russe sur la scène moyen-orientale. En effet, le pouvoir russe a réussi le tour de force de transformer un engagement militaire aux effets relativement limités [1] en une victoire médiatique auprès de nombreuses opinions publiques et observateurs internationaux, victoire largement amplifiée par la sphère informationnelle. Cette présence militaire garantit aussi pour Moscou un point d’appui géostratégique crucial pour projeter sa force et son influence dans la région ainsi qu’en Afrique.
Ainsi, entre 2017 et 2022, le dispositif russe ne subit pas d’évolution majeure hormis quelques ajustements. Le groupement des forces russes en Syrie est principalement déployé sur les deux grandes emprises permanentes que sont la base aérienne de Hmeimim et la base navale de Tartous. Au total, la Russie a pu étendre sa présence jusqu’à occuper huit plateformes aéronautiques dans le pays [2]. Mais avec l’extension à grande échelle de l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022 et ses déboires, la Russie est contrainte de revoir à la baisse son dispositif, avec notamment le retrait de certains bâtiments de la marine de Tartous vers la Mer Noire, et le transfert vers la Russie de quelques matériels terrestres. [3] Pour autant, ces ajustements ne modifient pas foncièrement l’équilibre des puissances. En effet, l’aviation et les systèmes de défense aériennes russes continuent d’agir comme un verrou stratégique face aux acteurs impliqués dans la région.
Néanmoins, bien que régulières, les frappes aériennes russes, et syriennes, sur la région d’Idlib, sont d’une intensité trop faible pour espérer réduire la menace que constituent les insurgés. Si la situation semble relativement figée jusqu’en 2023, c’était sans compter sur les dynamiques conflictuelles régionales qui sont venues bouleverser les rapports de forces au Proche et au Moyen-Orient.
À partir de septembre 2024, le repli progressif des forces du Hezbollah présentes en Syrie vers le Liban affaiblit considérablement la position du régime d’Assad, en particulier dans le gouvernorat d’Alep. Alors que les forces israéliennes sont engagées depuis presque un an dans des opérations sur plusieurs fronts, principalement à Gaza et au Liban, l’armée de l’air israélienne (IASF [4] ) réalise entre septembre et octobre 2024 une soixantaine de frappes aériennes sur le territoire de la République arabe syrienne. Elles ciblent principalement des cadres de l’organisation du Hezbollah et des nœuds logistiques permettant l’acheminement de matériel de l’Iran vers le Liban. A partir de novembre 2024, les dizaines de frappes, sur un rythme quasi-quotidien, se concentrent sur les flux d’approvisionnement [5], sur les capacités aériennes [6] de la milice chiite et sur sa chaîne de renseignement [7]. Ces frappes permettent à l’armée israélienne (IDF [8] ) de dégrader fortement les capacités militaires du Hezbollah en Syrie, et par extension au Liban, réduisant ainsi le niveau de menace qui pèse sur sa frontière Nord.
Malgré la transition politique, la Syrie reste morcelée. Après avoir opéré un regroupement de la présence militaire russe vers l’Ouest de la Syrie et alors qu’une partie du dispositif aurait été redéployée vers l’Afrique, des signes de normalisation des rapports entre la Russie et le gouvernement syrien qui pourraient présager d’un renforcement de la présence russe en Syrie ? Cette carte au format PDF haute qualité d’impression.
Comment des facteurs intérieurs et extérieurs à la situation syrienne conditionnent-ils la présence militaire russe en Syrie ?
Au fil des semaines, le renseignement militaire israélien constate l’affaiblissement progressif des principaux soutiens au pouvoir syrien et anticipe son effondrement. L’IDF planifie donc une opération (Arrow of Bashan) en attendant que l’opportunité de sa réalisation ne se présente avec pour objectif de réduire quasi-intégralement les capacités militaires syriennes. Cette campagne aérienne israélienne s’inscrit pleinement dans la stratégie israélienne de consolidation de sa sécurité. En effet, les différentes campagnes de frappes aériennes israéliennes successives (Northern Arrow au Liban, Day of Repentance en Iran, frappes préventives sur les milices chiites en Syrie et en Irak et sur les Houthis au Yemen) s’inscrivent dans une stratégie de long terme qui vise à affaiblir l’axe chiite au Moyen-Orient. Depuis le 7 octobre 2023, confrontée à une hausse inédite des tensions dans la région, l’IASF applique sa doctrine dite de « campagne entre les guerres » [9] et intensifie ses opérations tous azimuts sur sept fronts (Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Irak, Iran, Yémen).
Un an après la chute de l’ex-dirigeant syrien désormais réfugié à Moscou, une mise au point sur la séquence des évènements qui ont conduit au changement de régime et leur articulation avec le contexte géostratégique régional, plus que bouleversé depuis le 7 octobre 2023, est essentielle pour tenter d’appréhender les déterminants des relations, en rapide évolution, entre le nouveau gouvernement syrien et la Fédération de Russie. Il convient d’étudier comment des facteurs intérieurs et extérieurs à la situation syrienne conditionnent la présence militaire russe en Syrie. Si dans un premier temps la chute du régime d’Assad laissait planer le doute quant à son maintien, la reprise du dialogue entre les dirigeants syriens et russes permet d’entrevoir une normalisation de leurs relations voire une coopération dans des domaines tels que la sécurité et la diplomatie.
Une fenêtre d’opportunité sans précédent pour l’insurrection syrienne pour mener une offensive éclair aboutissant au renversement du régime
Du 27 novembre au 8 décembre 2024, les opérations offensives simultanées « Deterrence of Agression » du HTS depuis son bastion dans la région, qualifiée alors d’insurgée, d’Idlib , et « Dawn of Freedom » de l’ANS [10], dans le nord du pays provoquent une rupture du dispositif des forces alliées au pouvoir syrien et conduisent à l’écroulement puis au renversement du pouvoir en Syrie. Fortes d’un appui feu par drones [11] et de capacités de brouillage électromagnétique [12], les offensives rebelles conduisent à la neutralisation d’une partie des capacités héliportées de l’armée syrienne et à la prise de contrôle de plateformes aéronautiques. Ces prises de guerre contribuent à la paralysie locale des moyens aériens de réaction rapide de l’armée arabe syrienne (AAS) bien que son aviation ne renonce pas à combattre. La riposte de l’AAS s’exerce principalement par l’utilisation de frappes aériennes [13] et ponctuellement par des tirs d’obus, voire de missiles balistiques SS-21 Scarb. Les forces aériennes syriennes, réputées très fidèles au régime, mènent des frappes sporadiques et d’une ampleur très limitée sur les positions des rebelles au moyen de chasseurs (Su-24) et de drones FPV [14]. Les frappes syriennes ciblent majoritairement des centres de commandement et dépôts d’armes du groupe HTS à Idlib mais n’ont aucune incidence sur l’offensive. Dès le mois de novembre 2024, consécutivement à l’avancée des rebelles, l’armée de l’air syrienne commence à évacuer ses bases aériennes afin de protéger ses matériels. Structurellement fragilisée [15] et moralement affaiblie, l’AAS demeure incapable d’opposer une résistance efficace.
Entre renforcements entravés et soutiens limités, symboles de l’érosion de l’influence des partenaires iranien et russe en Syrie
Le 30 novembre 2024, l’IASF intercepte un avion iranien à destination de la Syrie suspecté de transporter des armes destinées au Hezbollah, le forçant à faire demi-tour. Le soutien iranien au pouvoir syrien s’avère insuffisant. A partir du 2 décembre 2024, les forces de la Résistance islamique en Irak (RII [16] ) déploient dans le nord de la Syrie 300 combattants irakiens des groupes Badr et Harakat Hezbollah pour combattre les rebelles. De son côté, le Hezbollah libanais, très affaibli par le conflit avec Israël, n’est plus en mesure de soutenir le pouvoir syrien : certaines de ses unités restent en protection d’infrastructures tandis que la majorité retourne au Liban. Dans le même temps, Israël continue de frapper le Hezbollah, en particulier les convois logistiques évoluant entre la Syrie et le Liban et ses infrastructures localisées sur des emprises de l’AAS [17]. Malgré les demandes répétées émanant du pouvoir syrien, l’Iran se serait vu refuser par les autorités russes l’autorisation d’utiliser la base aérienne russe de Hmeimim pour l’acheminement de renforts.
De leurs côtés, les forces aérospatiales (VKS [18] ) du groupement de forces russes en Syrie, qui opèrent majoritairement depuis la base aérienne de Hmeimim [19], poursuivent leurs missions offensives et de renseignement [20], principalement pour appuyer l’AAS. Dès les premières heures de l’insurrection, les chasseurs-bombardiers russes [21] frappent des positions fixes du HTS à Idlib, notamment à l’aide de « bombes barils », utilisées pour la première fois depuis 2020 [22]. Ponctuellement, des bâtiments de la marine russe (VMF) tirent des missiles de croisière Kalibr contre des cibles de l’ANS.
Limitées en nombre, et en l’absence de renseignement en boucle courte, les frappes aériennes se concentrent principalement sur des infrastructures fixes autour d’Alep et n’ont aucun effet sur les capacités militaires offensives rebelles. Le 30 novembre 2024, la période de passation de commandement du général à la tête des forces russes en Syrie provoque probablement une certaine latence dans le fonctionnement de la chaine opérationnelle. A partir du 6 décembre 2024 les dés sont jetés, le pouvoir russe prend ses distances avec le pouvoir syrien. Le soutien militaire est interrompu [23]. Dès le 15 décembre, l’ambassade russe à Damas est évacuée et les ressortissants du pays sont invités à quitter le pays [24]. Au cours de l’avancée des rebelles, les forces russes regroupent leurs équipements militaires jusqu’ici déployés sur les sites et postes avancés en Syrie, principalement dans le Nord, le long de l’autoroute M4 qui relie Alep à Qamishli face à la frontière avec la Turquie ainsi qu’au centre du Pays le long de l’autoroute M5 reliant Alep à Damas, en passant par Hama et Homs. Des convois comprenant des centaines de véhicules de transports [25], des radars [26] et des systèmes de défense sol-air (S-300PMU2, Tor-M1) se dirigent vers la côte pour rejoindre les emprises de Hmeimim et de Tartous afin d’éviter leur capture par les forces insurgées.
Durant les premières semaines après la chute du régime, des incertitudes demeurent quant aux finalités de la manœuvre logistique russe. Dans l’urgence, Moscou décide de regrouper une grande partie de ses équipements militaires, principalement terrestres, sur la base navale de Tartous. Des navires cargo russes seront dépêchés pour participer à ce rapatriement. Début janvier 2025, la situation autour des points d’appui russes en Syrie est marquée par l’attente au large de Tartous du roulier « Sparta », navire d’Oboronlogistika parti de Baltiïsk le 11 décembre 2024, vraisemblablement pour évacuer du matériel et du personnel. Le Sparta attend une vingtaine de jours avant d’avoir l’autorisation des nouvelles autorités syriennes d’entrer dans le port de Tartous. Alors que la plupart des aéronefs militaires sont encore stationnés à Hmeimim [27], au cours du mois de janvier 2025 , des rotations aériennes (Il-76) auraient participé à l’évacuation d’équipements [28].
D’autres signaux traduisent également une reconfiguration des équilibres et de la présence militaire russe en Syrie. Le 11 janvier 2025, des médias russes indiquent que Moscou concentre davantage de moyens logistiques et de défense aérienne en Libye, dans les zones contrôlées par l’ANL, en écho au resserrement des positions russes en Syrie. Le 30 janvier 2025, des images satellitaires mettent en lumière les travaux de remise en état sur la base libyenne de Maaten al-Sarra, présentée comme une nouvelle installation du « Corps africain » russe. La rénovation de cette plateforme aéronautique située dans le sud libyen laisse présager une réorganisation des capacités de projection russes en Afrique. Il semblerait également que certains matériels, tel que des systèmes sol-air, aient été acheminés vers la base aérienne d’Al-Khadim en Libye. Une partie des équipements aurait également été transportée au Sahel, notamment au Mali.
Négocier le maintien : une présence militaire russe en suspens ?
Certains signes sont révélateurs d’une volonté de maintenir, ou de montrer, la continuité de l’activité. En effet, le 14 janvier 2025, un exercice tactique est conduit au profit d’une unité des forces spéciales russes sur la base aérienne de Hmeimim [29]. Pour autant, entre le 18 et le 27 janvier 2025, des images satellitaires montrent pourtant les quais de Tartous vidés d’une grande partie des matériels russes après l’accostage des roulier Sparta et Sparta II, tandis que s’empilent les conteneurs et se multiplient les opérations de transbordement [30]. Le 27 janvier 2025, le Sparta-4 et un navire de débarquement amphibie (LST [31] ) franchissent le détroit du Danemark en direction de la Méditerranée, dans le cadre des rotations d’évacuation. En ce début d’année 2025, la Russie est alors en pourparlers avec les nouvelles autorités afin de maintenir sa présence en Syrie [32], point d’appui stratégique [33] pour disposer d’un accès permanent aux mers chaudes, asseoir et consolider sa stratégie d’action et d’influence au Moyen-Orient et à destination de l’Afrique. En effet, malgré le changement de pouvoir, un partenariat bilatéral entre la Russie et la Syrie semble en voie de perdurer, illustrant la « flexibilité stratégique » [34] russe en matière de diplomatie et de coopération militaire.
Le 28 janvier 2025, une délégation russe se rend à Damas pour une première prise de contact officielle avec les nouvelles autorités au sujet du devenir des emprises de Tartous et de Hmeimim. Le 29 janvier 2025, plusieurs médias russes relaient l’absence d’accord immédiat sur le statut des bases. Dans l’intervalle, les installations continuent de fonctionner, mais la question de leur avenir reste ouverte [35]. Les nouvelles autorités à Damas auraient exigé l’extradition de Bachar al-Assad et avancent des demandes de « compensations, reconstructions et réparations », ce que Moscou refuse [36], malgré la pression exercée. En effet, mi-janvier 2025 la presse russe fait écho de mesures d’interdictions d’importations en provenance de Russie prises par les nouvelles autorités syriennes [37] alors que dans le même temps, des projets turcs d’extension de bases en Syrie sont révélés. [38] Le 7 février 2025, le nouveau ministre syrien de la Défense, Murhaf Abou Qasra, déclare que « la Russie pourra conserver ses bases sur la côte syrienne si cela bénéficie à Damas », tout en soulignant que les relations doivent d’abord répondre aux intérêts syriens [39]. Le 12 février 2025, un entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et Ahmed al-Sharaa confirme la volonté de poursuivre des contacts et de soutenir la situation socio-économique syrienne [40]. Le 14 février 2025, la Banque centrale syrienne annonce l’arrivée de liquidités en livres syriennes imprimées en Russie, annonce reprise par l’agence de presse internationale Reuteurs [41]. Le 17 février 2025, la presse russe note une intensification des contacts bilatéraux et laisse entendre qu’un compromis sur les relations bilatérales pourrait être à l’étude, avec en toile de fond le sort de Tartous et de Hmeimim.
Au printemps, plusieurs développements ponctuent la relation. Le 24 mars 2025, des forces russes se déploient à l’extérieure de l’enceinte de la base aérienne de Hmeimim autour des localités proches, probablement pour sécuriser l’arrivée de réfugiés alaouites. Le 28 mars 2025, la presse russe évoque des conditions américaines d’assouplissement des sanctions sur la nouvelle Syrie [42] sans exigence d’exclure la Russie de Hmeimim et Tartous. Mi-avril, la presse russe indique que l’ambassadeur syrien à Moscou a demandé l’asile et n’entend pas rentrer à Damas [43]. Le 18 mai, des sources russes signalent la signature d’un mémorandum Syrie–Émirats pour des investissements à Tartous, après la rupture d’un accord similaire avec la Russie [44]. Le 20 mai 2025, des escarmouches entre militaires russes et combattants syriens autour de Hmeimim, occasionnant des pertes des deux côtés [45], traduisent le renforcement de la pression exercée par les nouvelles autorités. Le 31 juillet 2025, le président russe reçoit à Moscou une délégation syrienne conduite par le nouveau ministre des Affaires étrangères. Alors que Moscou remercie Damas des mesures de protection des citoyens et sites russes en Syrie, Damas annonce vouloir ouvrir une nouvelle page de la relation bilatérale et réviser les accords antérieurs [46].
Entre stabilisation et normalisation, vers une reprise, voire une remontée en puissance, du dispositif russe ?
À l’automne, les échanges se densifient autour du statut des emprises de Tartous et Hmeimim. Le 9 septembre 2025, une délégation russe est reçue à Damas pour des pourparlers politiques, économiques, sécuritaires et de défense [47]. Le 11 septembre 2025, l’ambassade de Syrie à Moscou confirme que le président de transition Ahmed al-Sharaa conduira la délégation syrienne au premier sommet russo-arabe du 15 octobre 2025. Le 8 octobre 2025, le ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie Sergeï Lavrov, propose d’adapter la présence russe en Syrie, incluant l’idée d’un hub humanitaire et l’ajustement du rôle des bases, « non contre la volonté de la direction syrienne » [48]. Le 15 octobre 2025, le président syrien est reçu au Kremlin pour discuter des perspectives des relations bilatérales, y compris des installations militaires russes en Syrie. Moscou et Damas confirment la poursuite du dialogue sur une réorganisation éventuelle du rôle des sites. Fin octobre 2025, la presse russe fait mention des demandes syriennes d’assistance militaro-technique et économique (carburants, blé, investissements) en contrepartie du maintien des bases, avec des restrictions opérationnelles évoquées à Hmeimim et Tartous, et l’ouverture par Damas de la renégociation des accords jugés « inacceptables » dans leur forme antérieure [49]. Le 28 octobre 2025, le ministre de la défense de la Fédération de Russie salue des contacts « substantiels » et évoque l’élaboration d’une feuille de route de coopération militaire avec le ministre syrien de la Défense [50].
Le 30 octobre 2025, des données de suivi de vols rapportées par la presse russe révèlent la reprise des liaisons aériennes militaires russes vers Hmeimim après environ six mois d’interruption, avec au moins un Il-62M et un An-124 observés entre le 24 et le 26 octobre 2025, dans le sillage des entretiens du 15 octobre à Moscou [51]. Izvestia rapporte que la Syrie envisage d’augmenter le personnel de sa représentation diplomatique à Moscou et d’acquérir un nouveau bâtiment pour une mission élargie. Les signes d’une reprise d’un dialogue autour du volet militaire de la coopération russo-syrienne semblent s’intensifier à partir de novembre. Le 16 novembre 2025, une importante délégation russe [52] se rend à Damas probablement pour traiter les détails techniques autour de l’avenir des bases russes dont le maintien, selon des modalités encore en discussion en janvier 2026, apparait désormais en assez bonne voie.
Israël suit avec attention ces évolutions, évoquées lors d’un appel téléphonique entre les dirigeants russe et israélien le 15 novembre 2025. Les médias israéliens estiment en effet que la Russie pourrait chercher désormais à établir une présence militaire dans certaines zones du sud de la Syrie, où des patrouilles communes russo-syriennes auraient été observées dans la province de Quneitra, à quelques kilomètres de la frontière israélienne. En effet, les fragilités structurelles de la nouvelle Syrie ont certainement contraint ses dirigeants à composer davantage avec le Kremlin qu’ils ne l’auraient sans doute souhaité initialement. Sans compter que la plupart des armements terrestres et aériens [53] de l’armée syrienne d’Assad, désormais entre les mains du gouvernement, sont de conception soviétique et russe. Une fraction des résidus de l’arsenal syrien ayant échappé aux frappes israéliennes en décembre 2024 a d’ailleurs été exposée à Damas début décembre 2025.
À la veille de Noël, les ministres syriens de la défense et des affaires étrangères rencontrent le président de la Fédération de Russie à Moscou pour évoquer « des questions politiques, militaires et économiques d’intérêt commun, avec un accent particulier sur la coopération stratégique dans le domaine des industries militaires » [54]. Au cours de cette rencontre, les deux parties ont notamment examiné « les moyens de développer des partenariats militaro-techniques afin de renforcer les capacités de défense de l’armée arabe syrienne et de suivre le rythme des évolutions modernes de l’industrie militaire » et souligné « l’importance de la coordination politique et diplomatique entre Damas et Moscou au sein des instances internationales » [55]. Le communiqué de cet entretien rapporte aussi que « le président russe condamne les violations répétées du territoire syrien par Israël, les qualifiant de menace directe pour la sécurité et la stabilité régionales ». Au tournant de l’année 2025-2026, les signes d’avancées dans les négociations entre Moscou et Damas se succèdent avec notamment l’établissement d’une position commune contre « l’empiètement d’Israël sur le territoire syrien » tandis que dans le même temps des forces de la police militaire russe auraient été acheminées vers la base aérienne de Hmeimim, probablement en vue de patrouilles conjointes dans le sud syrien. [56] En effet, au-delà de la question du maintien des emprises militaires russes en Syrie, la Russie pourrait chercher aussi à éviter une fragmentation supplémentaire du pays, considérant que l’affaiblissement de l’État syrien pourrait créer un vide sécuritaire propice à la résurgence d’organisations et de groupes terroristes.
L’évolution de la situation en Syrie demeure un des éléments déterminants sur le plan de la sécurité régionale. Si Israël a desserré l’étau des menaces directes qui pesaient sur son territoire, retournant les attaques subies depuis le 7 octobre 2023 en véritable opportunité stratégique, le changement de régime en Syrie et l’affaiblissement du Hezbollah sont autant de signes de la perte d’influence considérable de l’Iran dans la région. Alors que la Turquie renforce sa présence militaire et son influence en Syrie notamment au travers de son soutien au nouveau gouvernement, l’équilibre de la situation sécuritaire régionale reste également suspendu à l’évolution de la relation bilatérale entre la Syrie et les Etats-Unis.
L’invitation du président américain envers Israël de ne pas s’ingérer dans les affaires syriennes [57] reflète la divergence entre les ambitions américaines au Moyen-Orient et les impératifs de sécurité d’Israël. Côté américain, le nouveau gouvernement syrien à Damas est perçu relativement favorablement, dans la mesure il où se distancie de l’Iran, s’aligne sur l’axe américano-saoudien et peut être présenté comme un changement de régime concourant à la stabilisation régionale. Du point de vue israélien, la Syrie est d’abord une frontière physique à défendre face à des menaces latentes. La liberté d’action y est devenue un pilier de sa stratégie de sécurité. Rappelons que depuis le 8 décembre 2024, en parallèle d’avoir menée une intense campagne aérienne en Syrie, l’armée israélienne s’est emparée de près de 400 kilomètres carrés dans la partie Sud du territoire syrien craignant que la chute du régime d’Assad n’entraîne l’émergence de groupe radicaux hostiles à Israël sur sa frontière Nord.
L’administration américaine perçoit le Moyen-Orient comme un espace d’accords potentiels entre dirigeants, et non comme un théâtre de conflits historiques. Elle privilégie une architecture régionale centrée sur l’axe Washington-Riyad, entouré d’Israël, de l’Égypte, des Émirats arabes unis et, dans une moindre mesure, de la Turquie et de la Syrie. D’autant plus qu’il semblerait que dans les plans américains, Gaza soit également intégrée à cette structure, au travers de sa reconstruction d’une part et d’autre part au sein de mécanismes multinationaux sous l’égide de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, de la Turquie et du Qatar. Alors qu’Israël peut considérer comme indéfectible le soutien américain dans ses conflits contre le Hamas ou le Hezbollah, et qu’une rupture avec Washington causée par la question syrienne semble peu probable, le risque reposerait plutôt autour du fait qu’Israël verrait sa liberté d’action régionale limitée dans le cadre d’un potentiel big deal américain.
Pour consolider sa présence en Afrique et garantir son investissement croissant dans les coopérations sécuritaires assurées par l’intermédiaire notamment d’Africa Corps liée au ministère de la défense de la Fédération de Russie, la Russie cherche à diversifier les points d’ancrages stratégiques, comme ce pourrait être le cas depuis Port-Soudan en Mer Rouge. La reprise des discussions entre la Russie et les autorités soudanaises autour de l’établissement d’une base navale russe à Port-Soudan est symptomatique de la volonté intangible de Moscou de disposer d’un point d’appui maritime permanent dans les mers chaudes. Ainsi, l’établissement d’une base navale à Port-Soudan apparaît comme une extension directe de ce modèle de déploiement, destinée à assurer une présence russe permanente et moins dépendante des incertitudes politiques locales, à l’instar des évènements en Syrie. Or la guerre civile soudanaise a considérablement retardé voire mis en suspens ce projet, démontrant que les conditions internes du pays hôte influencent directement la faisabilité d’une telle implantation, compte tenu des risques sécuritaire et de la pression de certains partenaires du gouvernement soudanais pour limiter les ambitions russes. En effet, ce point d’appui offrirait à Moscou un accès direct à l’Océan Indien et une présence permanente, en amont du canal de Suez, point de passage stratégique pour le trafic maritime. Cette position renforcerait les capacités russes de surveillance et, potentiellement, d’influence le long d’une route maritime essentielle. Une telle position aurait pour effet de réduire la liberté opérationnelle des forces navales occidentales autour du canal de Suez et en mer Rouge, un espace maritime crucial pour les forces aéronavales américaines, notamment dans le cadre de leur campagne de frappes aériennes contre les Houthis au Yémen, tout en repositionnant la Fédération de Russie comme un acteur capable de rivaliser directement avec les autres puissances présentes dans la région comme les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Chine, au travers de leurs bases à Djibouti.
Ainsi, au moins à moyen terme, la Syrie devrait rester la plaque tournante de la projection de force et d’influence russe vers l’Afrique même si, à plus long terme, la présence militaire russe pourrait être remise en question par les autorités syriennes ou ses soutiens.
À l’heure où les pays européens alertent sur le risque d’un choc sérieux avec la Russie à l’horizon de 3 à 4 ans, rappelons que le maintien d’une présence permanente russe en Méditerranée orientale complique, quel que ce soit son éventuel opposant, l’équation stratégique en cas d’extension des opérations militaires russes au-delà du théâtre ukrainien.
par Aics-sr | Mar 25, 2026 | Moments d'histoire

L’écoute clandestine sous-marine
Dans les années 1970, l’URSS disposait d’un câble sous-marin reliant une importante base navale, Petropavlovsk, au quartier général de la flotte du Pacifique à Vladivostok. Ce câble traversait la mer d’Okhotsk, alors revendiquée par l’URSS. Interdit à la navigation étrangère, il était étroitement surveillé et truffé de dispositifs de détection. Dans quelle mesure pouvait-il être plus sûr ? Face à la marine américaine, apparemment pas du tout. Pendant près de dix ans, à partir de 1972, la marine américaine a transmis à la NSA les enregistrements de toutes les communications transitant par ce câble.
Top secret
Pour que cette mission soit couronnée de succès, il vous faut plusieurs éléments. Tout d’abord, un sous-marin furtif. La Marine américaine disposait de l’USS Halibut, dont l’histoire est pour le moins singulière. Il vous faut également un dispositif d’écoute indétectable capable de fonctionner au fond de l’océan. Enfin, il vous faut un équipage tenu au secret absolu.
Cette dernière partie s’avéra difficile à gérer. Monter une opération secrète à l’autre bout du monde exigeait de nombreuses personnes ; ils durent donc élaborer une couverture : officiellement, le Halibut se trouvait à Okhotsk pour récupérer des pièces d’une arme soviétique à des fins d’analyse. Seules quelques personnes connaissaient la véritable mission. L’opération entière fut baptisée « Opération Cloches de Lierre ».
Le flétan
Le Halibut est sans doute le sous-marin le plus étrange jamais construit. Conçu à l’origine comme sous-marin diesel, il fut cependant converti à la propulsion nucléaire avant son lancement en 1959. De fait, il fut le premier sous-marin conçu pour lancer des missiles guidés et le premier à réussir le lancement d’un missile guidé, bien qu’il ait dû faire surface pour ce faire.
Curieusement, le sous-marin transportait des missiles de croisière nucléaires et sa cible spécifique, en cas de guerre nucléaire mondiale, était la base navale soviétique de Petropavolvsk.
En 1965, le sous-marin fut remplacé pour les missions de lancement de missiles par des sous-marins plus récents. Il fut alors choisi pour être converti en « opérations spéciales ». Sous couvert de véhicule de récupération en eaux profondes, le Halibut reçut des patins pour se poser sur le fond marin, des propulseurs latéraux, des ancres spécialisées et une multitude d’équipements électroniques, dont « le Poisson », un ensemble de 3,6 mètres de long composé de caméras, de sonars et de feux stroboscopiques, pesant près de deux tonnes. Le « véhicule de sauvetage » situé à l’arrière ne se détachait pas réellement. Il s’agissait d’un compartiment destiné au déploiement de plongeurs en saturation.
L’une des premières missions fut l’opération Sand Dollar. Le Halibut découvrit l’épave du K-129 soviétique, que les États-Unis allaient récupérer lors d’une autre mission top secrète, à la recherche de secrets et de technologies soviétiques.
Au moment de déployer le dispositif d’écoute sur un câble sous-marin, le Halibut s’est révélé idéal. Il pouvait se positionner à une distance de sécurité, déployer des plongeurs en saturation et les récupérer. Pour en savoir plus sur le Halibut, consultez la vidéo de [Defence Central] ci-dessous.
L’appareil d’écoute

Dispositif d’écoute sous-marine ultérieur (photographie soviétique)
Il ne s’agissait pas d’un micro caché dans une mallette. C’était un caisson sous pression de six tonnes et de six mètres de long, posé au fond de l’océan. Les détails restent flous, mais un autre élément, probablement plus petit, se fixait autour du câble. Fonctionnant par induction, il ne perçait pas le câble, de peur que les Soviétiques ne s’en aperçoivent. De plus, si le câble était remonté pour maintenance, le dispositif était conçu pour se détacher et couler au fond.
Il va sans dire que récupérer un câble sous-marin n’est pas chose facile. Il a d’abord fallu le localiser. Heureusement, des panneaux à chaque extrémité indiquaient aux navires de pêche d’éviter la zone. Cela a facilité les choses, mais il leur a tout de même fallu chercher ces câbles de 12,5 cm de diamètre. Ils les ont finalement trouvés à au moins 120 mètres de profondeur, à quelque 190 kilomètres des côtes.
La plongée à saturation était une idée relativement nouvelle à l’époque, et les expériences menées par le SeaLab de la Marine leur avaient permis d’acquérir plusieurs années d’expérience avec cette technologie. Bien que les plongées à saturation commerciales aient débuté en 1965, il s’agissait encore d’une technologie de pointe en 1971. La première mission consista simplement à enregistrer quelques données à bord du sous-marin et à les restituer. Une fois le procédé validé, le sous-marin revint avec le dispositif de prise de pression géant et l’installa.
Il a fallu quatre plongeurs pour installer le gros dispositif. Même ainsi, on ne pouvait pas le laisser en place. L’appareil fonctionnait avec des bandes adhésives et nécessitait une maintenance mensuelle. Halibut ou un autre sous-marin devait donc venir chaque mois pour changer les bandes. Nous n’avons pas pu déterminer la source d’alimentation du dispositif, il fallait donc probablement aussi changer les piles.
Les Soviétiques ne considéraient pas le câble comme vulnérable aux écoutes, si bien qu’une grande partie du trafic y transitait sans être interceptée. Il s’agissait d’une véritable mine d’informations, et beaucoup estiment que les renseignements recueillis ont joué un rôle crucial dans la conclusion des négociations du traité SALT II.
Mission secondaire
La plupart des équipages participant à l’opération Ivy Bells n’étaient pas habilités à savoir ce qui se passait. Ils pensaient participer à une autre mission secrète : récupérer des débris de missiles antinavires soviétiques.
Pour que l’histoire reste crédible, l’équipe a effectivement récupéré un grand nombre de pièces des missiles soviétiques en question. L’analyse des débris a révélé des informations utiles, soit deux missions d’espionnage pour le prix d’une.
On pourrait supposer que si les Soviétiques apprenaient qu’un sous-marin récupérait des pièces de missiles, cela pourrait être considéré comme un secret, mais ce ne serait guère une surprise. Ils n’auraient pas pu imaginer le véritable objectif de ce sous-marin.
Robinets du futur
Par la suite, des dispositifs d’écoute sous-marins furent créés, utilisant des batteries à radio-isotopes et capables de stocker une année de données entre deux écoutes d’autres lignes téléphoniques soviétiques. Les sous-marins Parche, Richard B. Russell et Seawolf participèrent à certaines de ces écoutes et prirent également le relais du Halibut lorsque celui-ci fut retiré du service quatre ans après le début de l’opération Ivy Bells.
Le système d’écoute d’Okhotsk aurait fonctionné encore de nombreuses années sans Ronald Pelton. Cet ancien employé de la NSA s’était retrouvé ruiné, croulant sous une dette de 65 000 dollars. En 1980, il se présenta à l’ambassade soviétique à Washington et proposa de vendre ce qu’il savait.
Il était au courant de plusieurs choses, notamment de l’opération Ivy Bells. Ces informations lui ont rapporté 5 000 $ et, au total, il a empoché environ 35 000 $. Il a également été condamné à la prison à vie lorsqu’en 1985, un transfuge soviétique a révélé qu’il avait été le premier contact de Pelton.
Les Soviétiques n’ont pas immédiatement réagi aux renseignements fournis par Pelton, mais dès 1981, les Américains se doutaient de quelque chose. Une petite flotte était stationnée juste au-dessus de l’engin. L’USS Parche fut envoyé pour le récupérer, mais en vain. Aujourd’hui, il se trouve (ou peut-être une réplique) au Musée de la Grande Guerre patriotique à Moscou.
Une part surprenante de la Guerre froide s’est déroulée sous les mers . Sans parler des combats aériens .
par Aics-sr | Mar 25, 2026 | Moments d'histoire, Uncategorized
Les agents « jetables » de la Russie : une guerre de l’ombre à l’étranger
Depuis 2022, les activités hybrides de la Russie en Europe et au sein des États membres de l’OTAN ont connu une forte augmentation, englobant l’espionnage, le sabotage et même les assassinats. L’expression « agents jetables »* et la notion d’un modèle d’« économie des petits boulots » pour les opérations clandestines ont pris une importance croissante pour décrire les acteurs menant ces missions, comme en témoigne la campagne allemande « Ne devenez pas un agent jetable », lancée en septembre 2025. Ces « agents jetables » sont des agents subalternes recrutés, sans formation préalable dans le renseignement, non entraînés et dont l’implication est difficile à nier.
Nous estimons que la Russie recourt de plus en plus au recrutement d’« agents sacrificiels » pour des opérations cinétiques de faible intensité dans les pays européens et membres de l’OTAN. Ces campagnes sont vraisemblablement utilisées comme outil de guerre psychologique pour créer un climat d’insécurité intérieure, au-delà de la simple recherche d’un succès tactique. Bien que le vivier de ces agents soit diversifié, la Russie a très probablement recours à des criminels en particulier, et continuera vraisemblablement de le faire.
*Remarque : Il est important de préciser ce qu’est un agent « jetable », car ce terme est souvent employé de manière imprécise. Il ne faut pas entendre par « jetable » des agents à usage unique, terme souvent utilisé indifféremment. Bien que ces ressources soient remplaçables, facilement remplaçables et sans lien formel avec les services de sécurité russes, de nombreux éléments indiquent que Moscou réutilise ceux qui se sont révélés efficaces. Une étude du Dr Bart Schuurman, de l’Institut de sécurité et d’affaires mondiales de l’Université de Leiden, a révélé que près de 40 % des agents de son échantillon avaient participé à plus d’une opération. [source]

Jugements clés
KJ-1. Il est fort probable que la Russie augmente son recours au recrutement d’« agents jetables » pour des opérations cinétiques de faible intensité dans les États européens et de l’OTAN.
- Le Financial Times, à la mi-février, citait des responsables des services de renseignement occidentaux et européens affirmant que d’anciens recruteurs de Wagner étaient désormais chargés de recruter des Européens économiquement vulnérables afin de commettre des actes de sabotage sur le territoire de l’OTAN. [source]
- Un document du Royal United Services Institute (RUSI) publié à la mi-janvier souligne que l’époque de la guerre froide reposait principalement sur des agents entraînés, un contraste saisissant avec le recours actuel par Moscou à des agents jetables. [source]
- En septembre 2025, les services de sécurité allemands ont lancé une campagne intitulée « Ne devenez pas un agent jetable » afin de mettre en garde les citoyens contre le recrutement de civils par les services de renseignement russes à des fins d’espionnage et de sabotage. [source , source]
- Europol a également constaté une tendance à la hausse des réseaux criminels menés par des acteurs russes pour mener des opérations de sabotage en 2025. [source]
- Selon l’étude de Schuurman, au moins 127 agents jetables étaient actifs dans 18 pays entre 2022 et 2025. [source]
- En 2024, une vague coordonnée d’attentats à la bombe par colis incendiaires a frappé l’Allemagne, l’Angleterre et la Pologne . Les services de renseignement européens l’ont attribuée à dix agents « jetables » recrutés via Telegram et rémunérés à leur demande. [source, source]
- En mai 2024, les autorités polonaises ont condamné plusieurs individus pour leur rôle dans un incendie criminel de grande ampleur perpétré contre un centre commercial de Varsovie. [source]
- D’après le Guardian, des agents de l’unité 29155 du GRU russe – auparavant spécialisée dans l’infiltration d’agents « illégaux » (officiels) – sont désormais impliqués dans la coordination d’opérations de sabotage en Europe et le recrutement de recrues de bas niveau. De plus, en 2024, cette unité a été intégrée au Département des missions spéciales (SSD), une structure plus vaste nouvellement créée et dédiée au sabotage à l’étranger, ce qui pourrait indiquer un développement et une intensification de ces activités. [source , source]
- Selon le Centre d’études stratégiques et internationales, le nombre d’actes de sabotage en 2024 a triplé par rapport à l’année précédente et le RUSI a décrit nombre d’entre eux comme étant commis par des « individus ordinaires… payés en cryptomonnaie ». [source , source]
- Les services de renseignement allemands, ainsi que divers experts dont Mark Galeotti, affirment que l’expulsion massive de diplomates russes depuis 2022, qui comprenait de nombreux agents de renseignement, a considérablement affaibli les capacités opérationnelles de la Russie et a entraîné un recours accru à des agents non formés. [source, source]
L’Office fédéral allemand de protection de la Constitution (BfV), l’Office fédéral de police criminelle (BKA) et le Service fédéral de renseignement (BND) ont lancé la campagne « Ne devenez pas un agent jetable ».
KJ-2. La Russie considère probablement les agents jetables comme un outil de guerre psychologique visant à créer une insécurité persistante plutôt qu’à simplement obtenir des effets physiques décisifs et immédiats.
- De nombreux incidents perpétrés par ces agents jetables n’ont pas entraîné de destruction d’infrastructures importantes, privilégiant les cibles faciles, selon Piotr Krawczyk, ancien chef du service de renseignement extérieur polonais. Ces actes, souvent mineurs (vandalisme, incendies criminels, dommages facilement réparables), visent de plus en plus les espaces civils. Comme l’indiquait Europol dans son évaluation des menaces liées à la criminalité grave et organisée pour 2025, ce type d’activité correspond au mode opératoire du « pic-vert », caractérisé par des « actions apparemment mineures qui, collectivement, érodent la stabilité, la sécurité et la confiance dans les institutions ». [source , source , source , source]
- D’après les données de Schuurman (2025) et d’autres études, les migrants , notamment ukrainiens, sont ciblés de manière disproportionnée par le recrutement. Les analystes du RUSI soulignent qu’il s’agit d’une stratégie délibérée visant à exploiter leur présence dans les sociétés d’accueil, à susciter la méfiance et à exacerber les tensions sociales, au bénéfice de la Russie. [source , source]
- Moscou continue de recruter ces individus peu formés et peu fiables malgré un taux d’échec de près de 20 %, selon GLOBSEC (et probablement bien plus élevé, d’après les experts interrogés dans le cadre de cette même étude). Les participants à un atelier RUSI de 2025 ont souligné que les opérations ratées restent très préoccupantes, car elles engendrent peur et méfiance au sein des sociétés hôtes. [source , source]
- Plusieurs responsables gouvernementaux et experts en la matière ont décrit l’objectif de ces opérations comme étant de semer « la peur, le mécontentement et la confusion au sein de la société », selon les propos de Marta Tuul, porte-parole du service de sécurité estonien KAPO, fin 2024. Indrek Kannik, directeur du Centre international de défense et de sécurité d’Estonie, l’a quant à lui qualifié d’« objectif principal ». [source]
KJ-3. Bien que le vivier d’agents recrutés ait des origines diverses, la Russie exploite presque certainement des réseaux criminels pour identifier certains candidats, et nous n’avons identifié aucun indicateur que cela changera.
- Un rapport du Lansing Institute publié en février indiquait que Moscou avait parfois exploité des acteurs criminels pendant la guerre froide, mais les considérait comme auxiliaires ; aujourd’hui, ils sont des « exécutants principaux ». [source]
- D’après le rapport annuel 2025 de la Sûreté d’État lettone, la Russie mène activement des « recherches ciblées » pour identifier les auteurs d’infractions dans le milieu criminel. De même, GLOBSEC a constaté que les services de sécurité russes recrutaient par le biais des prisons ou de groupes criminels organisés. [source, source]
- Dans les données de Schuurman, au moins 26 % des agents russes jetables avaient des antécédents criminels vérifiables. Une autre étude similaire menée par GLOBSEC a révélé que 35 des 131 personnes identifiées dans des incidents impliquant la Russie avaient un passé criminel, soit environ 45 %. [source , source]
- Un rapport du Dossier Center de 2024 indiquait que le recrutement de criminels minimisait les risques pour le GRU lui-même. Selon cette étude, les individus ayant un passé criminel sont plus enclins à accepter des missions illégales et risquées. Par ailleurs, l’Institut de politique mondiale souligne également l’intérêt des réseaux criminels, car leurs membres ont plus facilement accès aux armes, aux faux documents ou au marché noir que le citoyen lambda. [source, source]
Déclaration sur l’analyse
Nous avons une confiance modérée dans cette évaluation. Le rapport s’appuie sur diverses sources crédibles, notamment des médias internationaux fiables, des groupes de réflexion et des ensembles de données exhaustifs élaborés par des experts du domaine. Cependant, certaines limites doivent être prises en compte. Si la culture stratégique et les modes opératoires de la Russie sont compatibles avec le recours à des agents sacrificiels comme outil de guerre psychologique, il demeure intrinsèquement difficile d’en déterminer les intentions. De plus, la plupart des données extraites concernant les cas ne prennent en compte que les cas formellement confirmés et attribués, tels que ceux recensés dans l’étude de Schuurman et les ensembles de données GLOBSEC. Cela signifie qu’un nombre potentiellement important d’incidents suspects mais non attribués sont exclus, ce qui peut affecter la perception du vivier de recrutement. Néanmoins, une tendance claire se dessine : la Russie recrute des civils à l’étranger pour mener des opérations militaires dans le cadre de sa guerre hybride contre l’OTAN et les États européens.